Gérer l'humidité d'un rez‑de‑chaussée ancien sans tout péter au béton

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Les rez‑de‑chaussée de maisons de campagne du Perche humides, on en visite chaque semaine. Plinthes qui gondolent, odeur de champignons, peintures cloquées... et, trop souvent, la même "solution miracle" proposée : tout casser et refaire une dalle béton avec film plastique. Pour un bâti ancien, c'est souvent la pire idée. Parlons de ces sols et murs qu'on croit sauvés alors qu'on les étouffe, et des vraies façons de traiter l'humidité.

Non, votre maison de campagne n'est pas une passoire "ratée"

On entend tout et n'importe quoi sur l'humidité : "votre maison remonte l'eau du sol", "il faut une barrière étanche", "on va régler ça avec un cuvelage"... Comme si le bâti rural du Perche était intrinsèquement défectueux, en attente d'un sauvetage chimique.

La réalité est moins caricaturale. Une longère du XIXe siècle construite sur terre‑plein sans rupture de capillarité n'est pas une erreur de conception : elle est adaptée à son époque et à ses usages. Les sols étaient minéraux, les murs perspirants, la ventilation massive. L'eau qui remontait repartait en vapeur par les pierres, la chaux, les joints, les sols en terre battue, en tomette, en pierre calcaire.

Les vrais problèmes arrivent quand on superpose des couches modernes sans cohérence :

  • dalles béton armé sur terre‑plein sans aucun drainage
  • carrelages collés avec des colles imperméables
  • peintures acryliques ou glycéro sur murs en pierre
  • menuiseries hyper étanches et ventilation sous‑dimensionnée

Autrement dit, on ferme toutes les portes de sortie de l'humidité. Puis on s'étonne qu'elle ressorte en pied de mur, qu'elle attaque les plinthes, qu'elle pourrisse le mobilier.

Contexte récent : la chasse aux "passoires" et ses effets secondaires

Depuis que les DPE et les interdictions de louer les logements les plus énergivores se durcissent, on voit une avalanche de "solutions" rapides vendues aux propriétaires de maisons anciennes. Au nom de la performance énergétique, on propose des cuvelages intégrals, des dalles béton doublées de polyane, des isolants imputrescibles, etc.

Une bonne partie de ces systèmes n'a tout simplement pas été conçue pour le bâti ancien. Même l'ADEME rappelle noir sur blanc qu'un bâtiment d'avant 1948 ne se traite pas comme un pavillon des années 80. Pourtant, sur le terrain, la frontière est floue : le commercial qui vend son kit d'assèchement chimique ne fait jamais la nuance.

Résultat : des propriétaires qui paient très cher des solutions spectaculaires, sans diagnostic sérieux, et qui nous rappellent cinq ans plus tard parce que le problème a juste changé de place.

Comprendre d'où vient vraiment l'humidité

Avant de décider si on "casse tout" ou non, il faut se poser une question très simple : quelle est la source principale de l'humidité ? Il y en a quatre, qu'on retrouve régulièrement dans le Perche :

1. Les remontées capillaires

C'est le grand classique. Les murs puisent l'eau contenue dans le sol par capillarité, un peu comme un sucre trempé dans le café. Si le mur est perspirant, l'eau remonte, s'évapore, et on n'en fait pas toute une histoire. Si on a recouvert le tout de ciment et de peinture plastique, elle reste coincée au niveau des 50 premiers centimètres. C'est là qu'apparaissent taches, salpêtre, plinthes pourries.

2. Les infiltrations latérales ou ponctuelles

Parfois, l'eau vient de plus loin : mur de soutènement qui pousse, terrain en pente mal drainé, terrasse ou perron rapporté au‑dessus du niveau intérieur. Ou plus bêtement, gouttières défaillantes, joints de maçonnerie lessivés, fissures actives. On charge alors la dalle ou le pied de mur d'un rôle qu'ils ne peuvent pas tenir seuls.

3. La condensation intérieure

Avec des fenêtres modernes très étanches et des poêles à bois tournant fort, l'air intérieur est chargé d'humidité (respiration, cuisine, douches, plantes...). Si les murs sont froids, la vapeur se condense dessus. Et le propriétaire jure que "l'eau vient du sol", alors que le problème est essentiellement une question de ventilation et de ponts thermiques.

4. Les erreurs de rénovation antérieures

Enfin, il y a tout simplement les bêtises déjà faites : dalles béton posées directement sur terre argileuse, suppression de caves ventilées, création de pièces d'eau là où la maison ne l'acceptait pas. Dans certains cas, il faut avoir l'honnêteté de dire que la maison a été maltraitée et qu'on ne rattrapera pas tout avec un gadget.

Ce qui est certain, c'est qu'un vrai diagnostic ne se fait pas en cinq minutes avec un appareil à mesurer l'humidité planté dans le mur. C'est un travail de terrain, comme celui que nous menons pour chaque projet de rénovation complète de maison de campagne dans le Perche.

Pourquoi la dalle béton "miracle" finit souvent en catastrophe

La scène est récurrente : un entrepreneur vous propose de tout enlever, de mettre un polyane (film plastique) sur le sol, puis une dalle béton bien armée, "comme ça, au moins, ça ne bougera plus". Sur le papier, c'est rassurant. En pratique, sur un bâti ancien, c'est une bombe à retardement.

En bloquant totalement les remontées d'humidité par le sol, on force l'eau à chercher d'autres chemins : elle remonte encore plus haut dans les murs, contourne la dalle par les refends, ressort par les angles, parfois même par les cloisons intérieures restées sur terre‑plein. On a l'impression d'avoir gagné sur le sol, mais on a déplacé le problème à 1,20 m de haut. Avec, en prime, une rupture totale d'harmonie entre dalle rigide et murs souples.

Les guides sur le bâti ancien du ministère de la Culture le répètent depuis des années : sur un rez‑de‑chaussée ancien, intervenir avec brutalité sur le sol sans analyser le reste est une faute.

Des solutions plus fines existent, et elles fonctionnent

Non, il ne s'agit pas de vivre les pieds dans l'eau pour le plaisir du "charme de l'ancien". Gérer l'humidité, c'est souvent accepter de viser une amélioration franche, pas une illusoire "étanchéité absolue" qui détruit tout autour.

Sols perspirants plutôt que bunker étanche

Dans beaucoup de maisons de campagne du Perche, la solution la plus cohérente passe par :

  • dépose du carrelage ou parquet flottant étouffant
  • vérification du support (dalle existante, hérisson, terre battue)
  • pose d'un hérisson ventilé ou amélioré (mélange de cailloux, canaux d'air)
  • réalisation d'une dalle chaux (ou chaux‑chanvre selon les cas), perspirante, parfois isolante
  • finition en tomette, pierre, béton ciré à la chaux ou parquet adapté

On ne cherche pas à bloquer l'eau coûte que coûte, mais à lui offrir un chemin de moindre résistance qui ne vient pas pourrir les murs. C'est une logique radicalement différente.

Ventilation réelle, pas gadget bruyant

On a aussi vu des maisons où l'on avait quasiment tout bon sur les matériaux... mais avec une VMC posée n'importe comment, ou pire, aucune ventilation mécanique. Dans une salle de bains réaménagée au rez‑de‑chaussée, par exemple, une VMC simple flux bien dimensionnée, avec bouches d'entrée d'air sur menuiseries, fait bien plus pour l'humidité qu'un onéreux traitement chimique des murs.

Là encore, c'est du vécu : nous avons rénové des salles de bains de campagne où l'on nous demandait un "produit" miracle contre les murs humides ; en réalité, la douche sans ventilation inondait littéralement les murs de vapeur chaque jour.

Réglages de chauffage et inertie

Beaucoup de propriétaires alternent longues périodes de maison vide et week‑ends chauffés à fond. Résultat : condensation massive dès qu'on monte la température dans des pièces froides et humides. En combinant un système adapté - poêle à bois bien dimensionné, éventuellement pilotage domotique discret, radiateurs à inertie - on peut maintenir un fond de chaleur qui limite les chocs thermiques, donc l'humidité.

Cas d'usage : un rez‑de‑chaussée "sauvé" sans tout démolir

Illustration très concrète : une maison près de Mortagne‑au‑Perche, pierres et colombages, sol en carrelage très récent sur dalle inconnue. Le couple se plaint d'odeur de moisi dans le séjour, du bas des murs qui s'effrite, de taches dans les placards.

Diagnostic en plusieurs étapes :

  • test de l'enduit : cimenté sur 1,20 m puis plâtre au‑dessus
  • prise de condensation sur vitrages intérieurs le matin : ventilation quasi inexistante
  • relevé extérieur : terrain légèrement en pente vers la maison, gouttières qui débordent, pas de drainage

Au lieu de proposer une dépose totale des sols et un cuvelage hors de prix, nous avons décidé de :

  1. reprendre les évacuations des gouttières et corriger la pente du terrain au droit des façades
  2. mettre en place une VMC simple flux silencieuse avec entrées d'air adaptées
  3. piqueter les enduits ciment les plus problématiques en pied de mur et les refaire à la chaux
  4. traiter uniquement une partie des sols (zone la plus touchée) en remplaçant carrelage et colle par un sol perspirant

Deux ans plus tard, amélioration nette : odeurs disparues, murs plus sains, pas de retour de taches, confort accru. Le couple prévoit, à moyen terme, de reprendre le reste des sols lors d'une phase 2, intégrée dans une réflexion globale de rénovation partielle.

Ne pas se laisser enfermer dans un devis "tout ou rien"

Ce qui épuise beaucoup de propriétaires, ce ne sont pas seulement les problèmes d'humidité eux‑mêmes, mais la brutalité des réponses proposées. Entre le devis à 60 000 € pour tout cuveler et l'inaction résignée, il existe une troisième voie : celle du phasage intelligent et des choix raisonnables.

C'est aussi la philosophie que nous défendons pour l'ensemble des travaux de rénovation les plus demandés : on articule plomberie, chauffage, sols, maçonnerie, plutôt que de lancer des opérations isolées qui se contredisent.

Un plan d'action réaliste pour un rez‑de‑chaussée ancien peut très bien ressembler à ceci :

  1. année 1 : traitement des causes évidentes (eaux pluviales, ventilation, enduits délirants)
  2. année 2 : reprise des sols les plus problématiques, dans les pièces de vie
  3. année 3 : finitions, amélioration thermique par étapes (dalle chaux‑chanvre, isolation complémentaire)

C'est moins spectaculaire qu'un avant/après Instagram, mais c'est ce qui permet à une maison de campagne du Perche de traverser encore quelques décennies sans dégrader ses murs.

Accepter que l'ancien reste... ancien, mais sain

Il y a, dans cette question de l'humidité, une part de fantasme moderne : vouloir que le rez‑de‑chaussée d'une longère de 1850 se comporte comme celui d'un immeuble BBC. Ce n'est ni raisonnable, ni souhaitable. On ne demande pas à une 2CV d'avoir le comportement d'une berline hybride : on la règle, on l'entretient, on la conduit pour ce qu'elle est.

Un rez‑de‑chaussée ancien correctement restauré restera plus "vivant" qu'un sous‑sol de résidence neuve : les saisons se sentiront, les matériaux travailleront, les murs garderont parfois des nuances. L'enjeu n'est pas de nier tout ça, mais de faire en sorte que cela reste compatible avec une vie confortable, qui ne sente ni le moisi ni le plâtre détrempé.

Si vous hésitez entre trois devis contradictoires, si un intervenant vous promet l'éradication totale de l'humidité en un week‑end de résine, ou si l'on vous pousse à casser tous vos sols sans même avoir regardé la toiture, il est sans doute temps de reprendre les choses dans l'ordre. Commencez par vous faire une idée claire de l'ensemble de votre maison - toiture, façades, réseaux, sols - comme nous le faisons à chaque fois qu'on nous confie un projet de rénovation d'ouvrages dans le Perche.

Ensuite seulement, vous pourrez décider, en connaissance de cause, ce qui mérite vraiment d'être cassé... et ce qui mérite au contraire d'être préservé avec une autre forme de patience.

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